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Buveur de poèmes, le blog de Franck Kukuc

Ta main pour prononcer

20 Août 2017 , Rédigé par Buveur de poèmes Publié dans #La clef et le tire-bouchon

Ta main pour prononcer

« Donne-moi ta main » voilà ce qu’il aurait pu entendre. Mais bizarrement l’ouïe et les autres sens n’étaient pas à son service. Ils étaient restés dans la voiture qui l’avait conduit jusqu’à son héritage. A l’esprit, des chiffres de surface, des noms de parcelles. Tout était là mais comme caché, illisible. Il ne sentait pas ; inspirait, expirait c’est tout. Le vent soufflait mais ne le caressait pas. Les cabanettes, la combe gasparet, Courejou, St Martin… C’étaient des noms, des syllabes sans images, ni parfums. Les premières fois, il aurait du mal à se retrouver. Tout se ressemblerait tant qu’il ne se trouverait pas. Oh bien entendu, il décelait déjà les lignes de partage des différents modes de culture de la vigne. Pourtant, ça semblait vide de sens. Les feuilles avaient des formes différentes. Les brillances de ces dernières, il les traduirait un jour. Le sol, ses pieds s’y attacheraient au bout de quelques millésimes. Un jour, un rang sur deux serait enherbé selon sa volonté avec des légumineuses, des céréales. « Adventice » signifierait quelque chose à comprendre avant d’intervenir. Faire avec. Lutter autrement qu’avec des désherbants chimiques. Transpirer, parler peu. Un jour, il ne serait plus sourd au langage des parcelles de ses aïeux. L’oubli des mots savants pour enfin voir les herbes folles le réjouirait.

Les herbes folles, il les raconterait un moment de grand soleil, comment certaines arrivèrent dans la laine et les entrailles de moutons d’ailleurs. Les moutons, aujourd’hui disparus, il les ferait visualiser à ceux qui viendraient lui rendre visite. Les Corbières d’avant les cyprès, les terres de vignes, les mains d’hommes cultivant les cailloux pour en faire des murets, les semblants fous prêts à acheter des lopins de terre si proches du soleil, si loin des vagues, tout cela il en parlerait.

Et quand il ne pourrait être présent pour prononcer, ce serait bu.

Peut-être ferait-il trop de cuvées au début avec toutes ces histoires passées à mettre en bouteilles ? Surtout qu’il aurait à y ajouter la superbe ou la difficulté du millésime.

Tout était là depuis l’enfance et encore en 2006 – à vaciller devant un prévisionnel à ne rien gagner. Et puis 2013, le divorce et y aller. Parce que la vie ne vous permet de revenir en arrière et qu’un jour à trop attendre il n’y a plus que remords et regrets.

Il lui donna sa main comme on prend un relai de course à pied. Deux hommes d’avant, dans sa famille, avaient couru avant lui. Némorin, le boulanger qui partait dans ces terres si proches du soleil, si loin des vagues pour capturer les herbes qui aromatisaient ses pains. Némorin, « l’Homme des bois » donnait sa main à travers elle. Joseph, l’autre aïeul, celui qui avait repris les vignes quand Némorin était parti à la guerre et n’en était jamais revenu, donnait son passé à travers elle.

« Je vais continuer, reprendre là où ils ont arrêté, s’était dit Olivier. »

Avec elle, même du bout des doigts, c’était s’offrir un début, toujours avec soi. Avec elle, il s’ouvrirait au monde. Aux autres les murs, à lui les portes qui s’ouvrent.

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Chanter pour donner des couleurs aux nuits blanches

5 Août 2017 , Rédigé par Buveur de poèmes Publié dans #La clef et le tire-bouchon

Chanter pour donner des couleurs aux nuits blanches

Je me suis rendu compte que j'avais retenu mon cri. Pour ne pas le réveiller. Demain la nuit serait d'une autre couleur. Demain, je ne ferai pas ce cauchemar qui revient régulièrement depuis plus de quarante ans... 
Demain, ce sera le repas entre vignerons, exposants. Il va me falloir la meilleure table, celle où l'on rit, chante. On commencera par partager les soucis du millésime, entre matériels et météo, les doutes. Les doutes, les tiens et ceux de tes amours. 
Se partager le résultat à coup de magnums. Ouep, c'est dur mais comme on est fiers de montrer ce qu'on peut mettre dans nos bouteilles ! 
Ils baisseront la garde, voudront "déconner". 
Et là, il y aura bien une sono ou des enceintes portatives. Ceux qui voudront se regrouperont. 
Chanter, chanter, juste ou faux mais fort pour donner des couleurs aux nuits blanches...


Nous sommes en Mars, un matin à St Paul-en-Jarez. Les contreforts des monts du Lyonnais daignent laisser passer un dernier semblant d'hiver. Le ciel mouille les fenêtres de La Barollière, l'hôtel où nous sommes avec Manu, mon compagnon de chambre, mon vigneron à défendre. Il va faire beau, c'est juste une de ces rosées d'altitude. L'envie de rencontres avec d'autres orfèvres de la vigne et des clients durant les deux prochains jours pousse à quitter nos lits. C'est avant la sonnerie du réveil qui se fera quelques minutes plus tard.

La douche me rince des dernières traces de cauchemar. "Allez Manu, en piste pour le 1er Gier Vin". Manu da Silva, vigneron en devenir du domaine Cami des Songes. Cami des Songes, Cami ou le chemin de rêves à exaucer. Tout près de Calce en région Roussillon. Calce, l'un de mes derniers eldorados viniques. 

Manu n'est pas bavard mais il voulait faire un salon pour qu'ailleurs ses vins existent. Il m'a sollicité. J'ai quelques adresses de cavistes, deux-trois restaurateurs et puis ce salon près de St Etienne. Il y a quelques mois, le passionné Florian Reynaud avec qui je correspond régulièrement m'annonçait qu'il participait avec le Rotary club de St Etienne - Vallée du Gier à la création d'un salon entre vins et saveurs de terroirs. "Et j'ai réussi à faire venir Périco Légasse, il sera le parrain" Florian avait tout fait pour que cette première session marque les esprits, tout du moins au niveau régional.
J'aime bien les écrits de Périco Légasse quand il défend le terroir qu'on boit, qu'on mange. Il faudra qu'il goûte le blanc de Manu. S'il oublie notre stand, je lui courrais après. Et pourquoi pas ? Peut-être aurons-nous un article dans le magazine Marianne ?

Au petit déjeuner, Manu a encore mal aux dents. Il y a peu, il s'est fait enlever la sagesse comme je m'amuse à lui dire. Il est calme, j'aimerais qu'il le soit moins. Ce soir, peut-être ? L'agitation est dans ses tripes. Les mots, il me les a laissé depuis le début de notre collaboration. Ses vins, selon lui, sont simples "Ou c'est bon ou ça ne l'est pas". "Est-ce qu'on demande à un boulanger comment il fait son pain ? On l'achète et si ensuite on ne l'apprécie pas on va ailleurs". En fait durant ces deux jours, nous découvrirons que nous sommes tout sauf simples. 

Manu est réservé. Alors que moi, entre tartines beurrées et cafés pour jouir du jour, j'embrasse. Quel plaisir de vous retrouver, mes amies. Patricia Bettoni du Domaine les Eminades en St Chinian, Laurence Escavi du Clos des Calades entre Nimes et Calvisson. C'est vers elles que je vais en premier. Elles sont mes cascades de rires avec Véronique Attard du Mas Coris en appellation Cabrières, ma miss Bidouille, mon amie de parenthèse. Des rires, c'est ce dont j'ai besoin, ça va de pair avec le soleil. Après, il y a les hommes avec qui j'apprends. Il y a surtout Luc Bettoni qui peut parler pendant des heures. Il a ces yeux qui content pour lui la beauté des paysages où il fait ses vins. Quand tu es face à ses regards, tu as juste envie d'écouter. Alors, le temps ne veut rien dire. C'est juste le lieu où tu converses avec lui qui devient insupportable.Tout parait froid, trop de murs toujours. La première fois où cela m'a happé réellement c'était à Toulouse. Avec Luc, tu voudrais sentir l'haleine de ces monts, de son pays.

Au salon, on s'installe. L'organisation a placé Cami des Songes à côté de la charmante Laurence Escavi. Elle est sous un panneau trop beau. On peut lire qu'elle est vigneronne en Languedoc. Et nous avec Manu, nous avons un domaine en Roussillon. C'est bizarre, on sent dès cette constatation qu'il va falloir batailler avec les visiteurs. Languedoc, Languedoc-Roussillon ça parle aux gens, ça les fait imaginer ! Mais Roussillon... à moins d'être un passionné, un chercheur de perles bacchiques c'est connoté "coopé", cépages pour renforcer. Le petit moulin des pensées négatives tourne, c'est peut-être nous qui nous concoctons un bad trip. Allez non, le goût avant la géographie ! Confiance !
Laurence a remarqué les doutes. Elle boit Cami, ils discutent. Laurence, je l'ai rencontré quelques mois auparavant à Paris. Il lui fallait être partout, c'était son premier millésime. Il fallait que ça passe coûte que coûte, le vin avant tout. Avant elle. A tel point qu'elle semblait vouloir s'effacer derrière le Clos des Calades, un domaine bien connu avant elle. C'était l'oeuvre de Jean-Paul Cases, son père spirituel qu'elle reprenait. Reprise à sa manière. Sur les réseaux sociaux, elle s'était surnommée elle-même "Laurence Clos des Calades".
Nom de code, nom d'une guerre engagée. Voilà comment je la percevais. Une warrior.  
Juger sans savoir ? C'est tellement pratique les cases, ça fait se poser moins de questions. Deux jours et une nuit de rires, de chansons peuvent changer un avis. Me faire regretter de l'avoir cataloguer. Laurence est toutes celles et ceux qui veulent vivre leur rêve, engageant plus qu'eux-mêmes. Ils, elles aiment autant que vous. 
Aussi faire une tournée, un salon et être toujours, même dans ces moments là, mère de famille... Les enfants loin, trop souvent confiés... ça donne du mordant à nos actions.

La journée s'est déroulée. Il y a eu du monde. Un peu chez nous, suffisamment pour se dire qu'on a bien fait de venir, pour croire que demain sera mieux. Pas assez par rapport à ces stands qui... Qui font quoi de mieux ou qui sont de quelle région pour que les acheteurs soient à moitié conquis sans déguster ? 


C'est maintenant l'heure du repas de vignerons. Avant d'entrer dans la salle prévue à cet effet, on téléphone à ceux qu'on aime. Certains prennent l'air de la vallée. D'autres fument. Nous sommes remontés à La Barollière. On devine un paysage qui dépasse le regard, une portion de la vallée du Gier, la ville de L'Horme, le salon tout en bas. Les fenêtres allumées des habitations soulignent les contours de tout cela. Un paysage dans la nuit, des pointillés lumineux.

Bref...
Jean-Phi est absent. Calce, Jean-Phi Padié. Mon premier salon à Olne en Belgique. En 2012, si je me rappelle bien. Ma première soirée avec des vignerons incroyables de générosité : Bruno et Isabelle Perraud de Vaux-Renard, Matthieu Barret en Cornas notamment, Grégoire Rousseau en Bergerac, Julien Guillot le trublion du Clos des Vignes du Mayne... C'est là que mon estime pour eux, les faiseurs, a vraiment commencé. Les voir rire pour supporter, oublier les journées "sans". Les observer, curieux des méthodes des autres. Envieux sans méchanceté, rassurés de faire si bon parfois, satisfaits quand ce sont les collègues qui le disent. 
Jean-Phi n'est pas là pour parler de son "ragoût de terroirs". Ce soir, c'est avec lui qu'on aurait pu partager...  A son stand, pour la durée de Gier Vin, deux jeunes femmes rock'n souriantes l'ont remplacé. Mouais, même pas le rosé au nom imprononçable sur la table ce soir.
Les deux exposantes sont à la table des déconneurs. Évidemment, là où il y a de la vie, je m'y greffe. Là où il y a les Bettoni, devrais-je dire ! Que je les aime eux deux. Gentiment, on se resserre et j'ai une place là où il n'y en avait plus. Manu a trouvé aussi sa chaise, à la même table, à discuter avec le mari de Laurence Escavi. 
Ça goûte, ça parle, ça picole, ça rigole. Elles sont décidément sympas, les deux ambassadrices de Padié. J'aime bien le sourire doux de l'une d'elles. Elle se marre et puis il y a le magnum de Gilbratar. Et bing dans mes papilles, et ça me souffle une énième poésie, le slam d'Abd-Al-Malik. J'ai envie de chanter et de partager les rires. On chante puis je chante solo Sanson et ça s'marre. C'est facile pour moi, j'accentue ma voix nasillarde. La voix que je n'aime pas, celle qui trahit mes émotions mais en même temps celle qui capte quand elle se pose plus grave, apaisée.

"Aller de ville en ville 
Ça je l'ai bien connu 
Je mène ma vie 
Comme un radeau perdu
Les gens de la nuit sont toujours là quand il faut
Ils vous accueillent avec des rires et des bravos
Les vapeurs d'alcool
Ça je les connais bien
Les cheveux qui collent
Au front des musiciens
Et c'est difficile
Le choix d'une vie
Je rêve de choses dont j'ai réellement envie..."

C'est étrange mais jamais un hasard, ces chansons aux paroles qui résonnent. Alors je chante encore plus fort. Et un petit groupe m'accompagne. Demain, on y repensera. On se fera des sourires avec ceux qui ont observé, moins joueurs, moins à se lâcher. On se croisera, on se jaugera les vins de Calce, mes caillasses. On prendra le soleil de temps en temps avec Loreleï et elle. 


Le soir du deuxième jour, on se dit à bientôt avec la lumineuse au sourire doux. Je lui demande son tel. Oh la, oh la ! J'enchaîne vite, je viendrais avec mon Amour. C'est juste que je ne voudrais pas la rater si je passe à Calce. Et puis, à son tour elle me parle de son ami. Elle me dit qu'il me connait... enfin mes mots. Elle me dit qu'il s'appelle William Iglesia. Je m'exclame que le monde est petit. Et juste pour ça, pour ces hasards, ces rencontres destinées, je suis heureux.
 Elle, c'est Marianna et lui William. C'est bien et c'est TOUT.


Tout ? Non, pas encore ! Comme à chaque fois, la fin d'un salon se signe sur le parking. ça court, ça remballe. On s'échange les vins, entre personnes qui se sont accrochés les atomes. J'espère ne rien avoir oublié dans la salle. Parce que c'est triste un endroit presque vide, auparavant vibrant de partages de vies, de séductions. C'est le moment des manques. Les clins d'yeux non transformés avec les vignerons qui réhabilitent les vins de la vallée du Gier. Guy Bonnand, promis je te découvrirai ailleurs. Rémi Samouillé, tu me feras découvrir le domaine qui t'a adopté... via ta sensibilité poétique. Manque, regret aussi de ne pas avoir développé la prise de contact avec Olivier Mavit, vigneron chauve aux sourcils épais et noir de jais. En voilà un qui a des étiquettes aux titres évocateurs de joyeuses promesses et d'autres aux noms énigmatiques. En voilà un qui est plus proche quand il parle de ses énigmes que de ses étiquettes fantaisies. J'ai son nom, son numéro de téléphone, une plaquette qui présente son histoire, son lieu, ses vins. J'ai les fragrances et saveurs de son mourvèdre rosé en mémoire. J'ai cette étiquette comme un signe : "Mavit en rose".

En paix avec l'immobile car il me semble que tout ce dont je m'éloigne ne bougera plus. Sur la route qui mène à Paris, ma prochaine nuit sera lumineuse. J'ai failli raté Olivier Mavit. Heureusement failli.

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Un homme qui n'a pas vécu la nuit ne peut pas savoir

1 Août 2017 , Rédigé par Buveur de poèmes Publié dans #La clef et le tire-bouchon

Se rencontrer dans l'immensité.

Se rencontrer dans l'immensité.

Avant la clef, il y a eu les nuits. 

Les nuits longues où le lever du jour n'apaise pas le coeur. Où la solution est derrière la porte de nos obligations, de nos devoirs envers nos parents, les moitiés qui partagent notre vie, le couple, les enfants. Oui, jusqu'à cette clef que nous décidons de saisir, nous partageons notre vie et beaucoup d'entre nous ne vivons pas entier, pour nous-même.

La nuit est douce pour celles et ceux qui dorment, pour les autres qui font briller les villes, ailleurs les cieux de joies, d'oubli de soi jusqu'au petit matin. Pour les autres, c'est l'attente, les idées en cascades, ça coule et jamais ça ne s'arrête. On fait plaisir, on n'inquiète pas. Absent de son propre destin jusqu'à cette nuit.

La nuit où il a pris cette clef, grande et pesante de souvenirs. Grande surtout dans la main de ses aieux quand il était petit. Pas dans la paume de papa, loin de tout ça. Clef pesante de toutes les mains qui l'avaient tournée dans la serrure de cette porte qui abritait l'histoire de deux arrières grands-pères. Des hommes proches de la terre, de celle-là qui se marie aux vents marins, de celle qui accueillait autrefois des bergers et leurs moutons. Un terre sans cyprès, plus aride. Il y a longtemps, il y avait eu le vin de la famille derrière ces murs épais de pierres. Il y a quelques années, c'était seulement du jus pour la coopérative. Sans sens, sans personnalité, amené à se diluer. La masse et puis c'est tout.

Ne plus être dilué, exister. Le vin, l'homme. L'homme, le vin.

Jusqu'à cette nuit où il s'est couché dans la poussière des passés, la phrase n'avait pas eu encore tout son sens. L'ancien métier ne mettrait plus de bâtons dans le roues. Fini l'imprimerie. Oh oui, se faire plaisir comme au temps de l'enfance, des petits boulots d'ados, employé volontaire des champs.

"Un homme qui n'a pas vécu la nuit n'est pas un homme..."

Les nuits seraient bientôt courtes. Là, dans son pays choisi, il fallait vendanger tôt.

 

 

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